Article de Gilles Rochard paru dans Olé en Octobre 1993

À droite de la nationale, au flanc d'une falaise impressionnante, le village audois de Roquefort des Corbières vit à l'heure des vendanges. Après un épuisant périple dans des ruelles de plus en plus étroites, et un retour à la case départ, l'entrée du village, nous voilà, le plus facilement du monde, devant la porte de l'atelier de lithographie Pousse Caillou qui fête en ce mois d'octobre son vingtième anniversaire.

Concentré sur l'encadrement d'une lithographie, Luc Valdelièvre nous invite à entrer dans son royaume empli de machines impressionnantes et mystérieuses. Devant mon regard incrédule Luc tente une explication

Luc Valdelièvre : ici on ne reproduit rien, on multiplie une image qui est sur une matière. Chaque litho est une création, l'artiste peint sur la pierre : c'est l'art de l'estampe, on dessine une fois et on imprime x fois. L'autre intérêt de cette technique c'est que la pierre est très souple, on peut améliorer l'image jusqu'au dernier moment. Depuis 1797 où le bavarois Aloys Senefelder a découvert le procédé qui tire parti essentiellement de la répulsion de l'eau et du gras, il y a eu peu d'évolutions techniques. Par contre dans le domaine de la création on découvre à chaque expérience. Et de nous présenter diverses pierres dessinées , formats de litho, nuances de couleurs. Ça y est ! Ça rentre.

Olé ! : Comment expliquez-vous le manque d'intérêt que porte le grand public à la lithographie?

Luc Valdelièvre : Au départ c'était un procédé commercial d'imprimerie, de vulgarisation d'images, qui a été supplanté, il y a une cinquantaine d'années, par l'offset. Actuellement c'est uniquement une expression artistique, ce qui a provoqué le regroupement de petits ateliers. Ceci dit, il y a eu beaucoup d'abus, des gens qui ne faisaient que de la reproduction, des faussaires qui ont terni le métier...et pas que des petits, des grands noms de la peinture s'y sont mis, les prix étaient dévalorisants. Il faut remonter la pente. Il arrive quelques fois qu'on nous demande de reproduire un tableau, on refuse. Ici on crée, les artistes viennent, dessinent, discutent avec nous, suivent le travail. A la sortie on peut expliquer aux gens qu'un travail de 15 jours de création se paie 1000, 1500 francs. C'est pour cela que l'on accueille des visiteurs dans l'atelier, car avant tout, la lithographie est un procédé chimique, donc abstrait. Il faut le voir.

Olé ! : Après des débuts à Paris, vous vous êtes installés ici il y a 15 ans. La clientème a-t-elle suivi ?

Luc Valdelièvre : On a un marché extrêment confidentiel en France, pays, paradoxalement, où , avec les USA, il y a le plus d'ateliers. Les pays scandinaves sont preneurs de lithos, en Chine, où ils sont amoureux de notre art occidental, il ya aussi des choses à tenter. Ceci dit, beaucoup d'artistes étrangers viennent en France faire de la litho, les prix sont moins élevés, et puis, notamment les américains viennent chercher la tradition. Ils manquent d'héritage technique.

Un coup d'œil sur les différentes presses qui envahissent l'atelier, dont une qui date de 1910 et qui est, paraît-il, mais pourquoi en douter, la plus grande du monde. La radio diffuse de la musique classique.

Olé ! : La crise du marché, avec des prix qui flambent, vous a-t-elle touché ?

Luc Valdelièvre : On a pensé qu'avec cette inflation galopante sur la peinture où on a fait tout et n'importe quoi, les gens se retourneraient vers des expressions plus accessibles. On n'a pratiquement rien ressenti, mais par contre certains marchés se sont ouverts. Les entreprises, qui, en fin d'année, plutôt que d'offrir des bouteilles de champagne, financent une série limitée de lithos...c'est beaucoup plus personnalisé et prestigieux. Dans l'hotellerie où après avoir foncé dans la déco grosse cavalerie, on s'aperçoit qu'une litho habille mieux une chambre.

Olé ! : Une question qui me brûle les lèvres (restons corrects), les pierres que vous utilisez, elles viennent d'où ?

Luc Valdelièvre : Pour la plupart, d'anciens ateliers, certaines ayant jusqu'à 80 ans car après chaque série, on les repolit, et puis, pour certains formats, on va les chercher dans une ancienne carrière dans l'Hérault, près de Ganges, à Gorniès. A l'époque il y avait 80 personnes qui y travaillaient. C'est une pierre d'une qualité remarquable.

Olé ! : Tout le mois d'octobre vous fêtez les 20 ans de Pousse Caillou, c'est important de marquer le coup ?

Luc Valdelièvre : Chaque année on fait un salon à Paris, on a décidé pour l'occasion de faire ça chez nous, de présenter les artistes qui ont travaillé avec nous, le L.A.C. À Sigean avait prévu des spectacles et comme on fonctionne bien ensemble, on a décidé de regrouper tout en octobre. Et puis c'est aussi pour faire connaître notre activité...pensez qu'en quinze ans, pas un seul instituteur du village ni adjoint à la culture n'a franchi les portes de l'atelier, quant aux enfants... Et pour montrer aux gens qui nous ont pris pour des ringards quand on a quitté Paris, quo'n tient la route.

Gilles Rochard

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