Reportage de Jean-Pierre Monteils paru dans "Connaissance du Pays d'Oc", Novembre-Décembre 1978

Roquefort des Corbières, comme l'autre Roquefort, doit son nom à l'éperon calcaire qui le domine. Cette dentelle rocheuse abrite l'un de ces villages du Languedoc bien calmes, et dans lesquels chaque instant a encore la saveur du temps d'autrefois et de sa douceur de vivre.

C'est vraiment sous le signe de la pierre qu'il faut placer Roquefort-des-Corbières car, en ses murs, fonctionne depuis un an l'un des très rares ateliers de notre pays : le Pousse Caillou.

Au premier coup d'œil, s'il est très rapide, on n'est guère dépaysé par rapport à l'aspect q'uoffre généralement une imprimerie. Quelques grosses machines sagement alignées attendent qu'on leur fournisse du travail. Au mur, les rayonnages habituels étalent leurs boîtes d'encre de couleur, tandis qu'aux poutres de la vieille et confortable grange pendent des luminaires tout à fait professionnels. A l'examen, les choses changent vite. Que sont, en effet, ces grosses roues semblables ) des barres de navires, et ces étranges moulures sur chaque pièce des machines ? Ici, la fonte est reine, et, en y regardant de plus près, on se rend compte que les outils qui nous font face ont près d'un siècle d'existence. Et là, sous les tables, rangées comme en une bibliothèque de géants, des dalles de pierre, pesant, pour la plupart, près de 50kg, complètent ce tableau d'une industrie désuète. Est-ce là le musée témoin d'un art ancien à jamais détrôné par la typographie, l'offset et autres procédés modernes d'impression ?

Il y a quelque chose de troublant dans cette longue théorie de pierres plates charriées sans effort apparent par le maître des lieux, Luc Valdelièvre, imprimeur lithographe de vocation. On se croirait il y a longtemps, en Perse ou en Chaldée, dans ces chambres secrètes ou était jalousement conservée la connaissance, par les « initiés du Haut Savoir ». Ici, chaque pierre comporte une fleur, un bateau, un soleil, des oiseaux, des mouvements, du temps fluide, fixé par l'artiste sur le temps brut figé par la nature, bref, de la création.

Les arts graphiques et ceux de l'image en général ont en eux quelque chose de véritablement magique, car ils ont le pouvoir de statufier pour toujours l'éclair de la pensée. Reproduire ensuite ce moment en des milliers d'exemplaires semble un défi lancé à la face des dieux et le dessinateur, le peintre, le photographe sont, avec les imprimeurs, leurs complices, autant de Prométhées modernes qui, les pieds pris dans l'espace, n'en ont pas moins la tête hors du temps.

Le hasard et le génie

L'art lithgraphique n'est pas très ancien. Son inventeur fut un bavarois, Aloys Senefelder qui découvrit, en 1797, le procédé tendant à tirer parti de la répulsion qui existe naturellement entre l'eau et le gras.

On s'accorde pour reconnaître en Lasteyrie et Engelman les deux promoteurs de la lithgraphie en France. C'était en 1815.

La pierre employée est un calcaire de la série géologique jurassique qui se caractérise par un aspect très dense, très cohérent et de teinte grise car il compte une assez forte proportion de marne. Le grain en est d'une extrême finesse, et l'épaisseur d'une dalle est comprise entre 6 et 10cm. Il lui faut, en effet, résister à des pressions de l'ordre de 3 tonnes lors des tirages.

Afin d'obtenir des surfaces très fines, on procède au grainage de la pierre. Il s'agit de disposer face contre face deux dalles entre lesquelles on répand un sable de silex mouillé et calibré. Grâce à une action de frottement assez longue en général, répétée plusieurs fois en changeant le calibre du sable, on arrive à avoir une surface immaculée et très finement grainée qui pourra recevoir le travail de l'artiste.

Lorsque celui-ci intervient, il travaille généralement avec des crayons gras spéciaux, ou des encres dites lithographiques. Ces dernières ont la propriété de se diluer très facilement dans l'eau, et leur fluidité permet le dessin à la plume ou le lavis au pinceau. Il est nécessaire que l'artiste possède une assez grande précision du geste, car les retouches, bien que possibles, sont souvent délicates. Elles s'effectuent à pierre ponce ou au grattoir. On peut utiliser de nombreux corps gras : essence, savon, thérébenthine, l'essentiel étant de déposer du gras sur la piere et de le fixer ensuite chimiquement pour obtenir une impression par encrage.

Lorsque cette phase est terminée, il s'agit de « préparer » la pierre. Ici, le technicien revient au premier plan.

On applique d'abord un mordant composé de gomme arabique et d'acide nitrique sur l'ensemble de la surface. Ce mordant va avoir une action importante à trois niveaux. D'abord dégraisser les parties non dessinées mais qui avaient pu être souillées par du gras ou les mains des opérateurs. Ensuite décomposer le gras en « acide gras » qui va pénétrer la pierre en profondeur et s'y fixer. Enfin, « fermer la pierre », c'est-à-dire la rendre imperméable à toute autre action. Il s'agit d'une protection qui fait que la pierre n'est plus réceptive au gras en surface.

Magie de la reproduction

Vient alors la phase du tirage de l'estampe. Lorsqu'on est habitué aux techniques modernes de « calage » sur une machine offset, on sourit devant la rusticité du calage de la pierre. Ici, pas de subtilité, des muscles, c'est tout. Voici notre pierre en place sur la plateau. Nous sommes sûrs qu'elle ne bougera pas. On la lave à l'essence afin d'enlever le dessin à l'encre litho et ensuite à l'eau pour ôter la préparation. Il s'agit maintenant de l'encrer régulièrement à l'aide d'un rouleau passé sur la pierre humide. Là, une sorte de prodige s'accomplit. L'encre ne se dépose que sur les parties dessinées car celles-ci, étant grasses, acceptent l'enduction, tandis que cette encre est, au contraire, refusée par les parties humides. C'est fini. Il suffit d'appliquer une feuille de papier chiffon sur laquelle on descendra le « rateau à pression », puis le plateau de la presse sera tracté grâce à la grande roue tandis que, du pied, l'imprimeur maintiendra le rateau. Quelques secondes et notre image est imprimée.

Pour une lithographie en couleur, il faut, ici aussi, procéder à des sélections qui consistent, en l'occurence, à avoir un dessin, une pierre, et une impression par couleur.

Avenir d'un art ancien

En un moment de l'histoire de l'homme où l'art semble vouloir reprendre un peu de la place que lui a dérobé la technique, la lithographie, qui est essenntiellement une technique au service de la création, peut connaître un avenir souriant. C'est l'avis de Luc Valdelièvre et de sa femme Perlette qui fixent, toutefois, certaines conditions à cet essor.

Ils appartiennent tous les deux, comme les artistes qui travaillent avec eux, à cette espèce d'ouvriers de l'art, silencieux mais actifs, pour qui chaque instant du métier doit être un acte naturel, débarrassé du mensonge et de l'erreur.

« Il court sur la lithographie les bruits les plus idiots et les plus inexacts, explique l'imprimeur de Roquefort. Actuellement, qui dit litho, dit rareté donc prix elevé.

Or il faut savoir que la notion de rareté ainsi que celle de numérotation ou encore l'idée de la signature non imprimée sont des absurdités car elles ne possèdent aucun fondement technique sérieux. En effet, il n'y a pratiquement aucune usure de la pierre et certaines lithos anciennes, notamment en matière d'affiches ou d'étiquettes étaient tirées en des milliers d'exemplaires. Les critères d'originalité invoquant la qualité technique sont indéfendables ».

Quoi qu'on puisse en dire, une estampe n'a pas moins de valeur parcequ'elle existe en 1000 ou 2000 exemplaires. En fait, toute cette information faussée est essentiellement l'œuvre de marchands qui ne savent pas ce qu'ils vendent.

C'est là une opinion tout à fait intéressante sur l'art en général, et lourde de prolongements car elle pose la question de la démocratisation de la création artistique.

Pour les Valdelièvre, il faut rendre acessible l'art à toutes les couches de la société mais, pour cela, il faut informer.

« Il est essentiel de crier bien fort que les artistes sotn des gens normaux. L'œuvre d'art ne doit plus être à l'acquisition le privilège d'une élite et, par ailleurs, le jour où l'artiste sera enfin confronté à l'ensemble du public, il pourra exprimer sa volonté d'être membre à part entière de la société. Son travail sera alors vendu à juste prix, comme celui de n'importe qui ».

En somme, cette situation de marginalité dans laquelle notre système se plaît à classer ses prores artistes semble être la conséquence directe de l'élitisme de clientèle créée par des marchands sur des critères infondés.

Pour combattre cet état de fait, précise Luc Valdelièvre, nous travaillons en association imprimeursartistes, et nous proposons à un public nouveau notre travail qui est réalisé selon les principes suivants :

Nous coéditions tout ce que nous faisons, nous ne numérotons pas les estampes, et, de plus, nous les tirons avec la signature imprimée. Les impératifs de la technique déterminent seuls le tirage, et nous définissons le prix de vente en fonction du travail de chacun. Bientôt nous ouvrirons l'atelier à des stagiaires de tous les âges, et là encore, il ne sera pas question de spéculation. Ils seront nourris, logés et bénéficieront du matériel et des conseils pour une somme modique aux environ de 130 francs par jour. Il faut savoir ce que l'on veut. Nous travaillons pour la litho, et, grâce à elle, nous vivons bien. Alors ?

Connaissance du Pays d'Oc

Reportage Jean-Pierre Monteils

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