Fruit du hasard ou du génie ? Quelle idée d'avoir un jour transformé un caillou en vecteur de la création ! Pardon, une pierre. Car c'est bien le mariage d'une matière immuable avec le trait éphémère de l'artiste qu'a célébré, voilà deux siècles, Aloys Senefelder. La légende raconte que ce Bavarois découvrit par hasard, en 1797, le procédé fondamental de la lithographie. A partir de la répulsion naturelle qui existe entre l'eau et le gras.

La pierre mère est un calcaire d'une densité et d'une pureté à toute épreuve. Taillée à plat et épaisse d'une dizaine de centimètres, afin de supporter environ trois tonnes de pression, elle se présente alors comme un parchemin colossal. Feuille unique pour géants mythiques. Sur ce support immaculé, l'artiste peut enfin donner libre cours à sa Muse. A l'aide de gros crayons gras ou d'une encre spéciale, permettant le dessin à la plume ou le lavis au pinceau, l'esprit joue sur la matière. Fixée à l'acide, la graisse donnera ensuite la possibilité d'imprimer l'œuvre par encrage. La lithgraphie est née. Très vite, une multitude de peintres, parmi les plus grands, trouveront là une technique originale et délicate pour exprimer leur art. À partir de 1815, deux imprimeurs, Engelman et Lasterie, développent le procédé en France : l'estampe connaît un engouement extraordianaire. Les imrpimeurs lithographes deviennent de véritables maîtres à créer. La préparation de la pierre, puis le procédé d'impression demandent un savoir-faire, comme on dit aujourd'hui, proche de la perfection.

Blotti sour l'éperon

Guidés par un doigt invisible, Luc et Perlette Valdelièvre quittent un jour La Bastille, dernier quartier des imprimeurs lithographes de Paris. Leur quête de cieux plus reculés les conduit un matin au bord des Corbières. Là, blotti sous l'éperon calcaire, le nom de la bourgade sonne comme la destinée : Roquefort.

Surpris, Roquefort des Corbières vit ainsi s'installer, dans une ancienne grange, l'un des rares ateliers de lithographie existant encore dans le pays. Depuis l'âge de vingt ans, Luc pousse le silex qui donne à la pierre la finesse de son grainage. Il baptise son atelier du geste de tous les lithographes : « Pousse Caillou ».

Luc est un rêveur. Son rêve ? Vouloir vivre d'un art si difficile qu'il fait fuir par sa « technique mystérieuse » beaucoup d'artistes. Un art qui, il y a vingt ans, fut malmené, sans doute malmené, sans doute victime de sa trop grande popularité. Les abus de certains maîtres avaient, à l'époque, terni l'attrait de l'estampe. Les célèbres faux Dali desservirent « trop longtemps » cette expression artistique, qui ne se résumait souvent qu'à une signature authentique.

Après le doute des premières années audoises, le rêve a fini par prendre vie. Luc, aujourd'hui, accueille dans son atelier des artistes de renom. L'allemand Jan Voss, le suisse Mathias Spescha, le danois Kjeld Ulrich ou le français Serge Saunière prennent désormais régulièrement la route des Corbières.

Artiste de l'ombre

Dans l'imprimerie aux allures de musée, les machines sagement rangées étonnent le néophyte par leur apparente vétusté. Apparence trompeuse. La presse à bras évoque les vieux pressoirs à raisin du temps jadis mais reste un « outil » extraordianaire. En mouvement, la vie qui les anime tient de la révélation. Ici, loin des procédés offset, numériques à souhait, la conduite, le calage de la pierre et du papier, la réception de l'œuvre imprimée sur Velin d'Arches ou Rives relèvent de l'esprit. Presque à l'abri des regards, repose le trésor de Luc : une « Marinoni » grand format (120x160) datant des anénes 1910, « dont il ne reste plus que trois exemplaires dans le monde ». Une mécanique unique, toute de bronze vêtue.

Artiste de l'ombre, l'imprimeur lithographe demeure un solitaire. Coincé entre la pierre et la machine, il n'apparaît jamais au grand jour. Souvent co-éditeur comme Luc, il s'efface derrière l'artiste pour mieux jouir de ce mariage du trait éphémère et de la matière. « Sa » matière.

Claude A. Maurin (1991)

 

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