Luc Valdelièvre, Lithographe

S'il fallait célébrer, pour le bicentenaire de la lithographie, un nom qui l'illustre aujourd'hui, ce serait celui de Luc Valdelièvre, qui vient de nous être enlevé, à cinquante ans, dans la force de l'âge, au beau milieu de son combat pour l'œuvre sur pierre. Des défenseurs de la lithographie, il était le plus ardent et le plus généreux. Des imprimeurs qui l'ont servie, en compagnie d'artistes qu'il avait su convaincre et guider, il était l'un des plus habiles.

Pour protéger et perpétuer cet art, il avait créé un lieu, « Pousse Caillou », qui n'était pas seulement un lieu mais une atmosphère, chaleureuse et gaie comme lui, un ensemble de services aux artistes qui y trouvaient tout : l'équipement et le gîte, la compétence et l'amitié. Au cœur des Corbières, sous les moulins désarmés de la montagne de Roquefort, dans un village à moitié déserté par les vignerons, il avait installé sa grande presse dans un de ses vastes celliers ouvrant de plain-pied sur la rue par une large arcade, à côté de sa demeure, où il avait aménagé un logis pour les artistes. Ils venaient de loin pour travailler avec lui : des États-Unis, des pays du Nord ou de la Catalogne plus proche. Car c'était là son affaire : travailler avec l'artiste, jamais sans lui ni après lui, mais ensemble : trouver l'impression juste de la première jusqu'à la dernière épreuve. Réprouvant tout système commercial qui prive l'auteur de son public, distingue l'artiste, l'imprimeur, l'éditeur, le diffuseur et le revendeur, il proposait un accord qui associait l'artiste et son imrpimeur d'un bout à l'autre du processus.

Il avait créé un mouvement, le GLOUP, « Groupement de Lithographes Œuvrant pour l'Utilisation de la Pierre ». Deux aventures montreront son ingénieuse activité. Il avait découvert dans les caves qui mènent à la chaufferie du Musée des arts océaniens et africains à Paris, un stock perdu de cent trente grandes pierres lithographiques, un trésor pour les ateliers qui se les arrachent à prix d'or alors que la dernière exploitation bavaroise avait déjà fermé ses portes. Ces pierres portaient traces de cartes des colonies, dont les tirages sont bien connus et conservés en plusieurs lieux, dont l'IGN et la Bibliothèque nationale. Après de longues démarches ministérielles, il obtint l'autorisation de les mettre en dépôt dans les ateliers publics et privés qui en feraient la demande, après annonce dans les Nouvelles de l'Estampe. Mais il fit mieux ; il avait découvert aussi, en lisant un vieux traité de lithographie, que des carrières françaises de pierres lithographiques, près de Montpellier, avaient gagné des médailles aux expositions universelles. Il entreprit de rouvrir cette exploitation : entreprise titanesque, autant pour ses difficultés administratives et financières que techniques, mais bien à la mesure de son énergie. Elle faillit réussir, et après des essais frutueux et, si elle n'eut pas de suite, ce ne fut pas de son fait.

De cette activité, si brusquement brisée, il nous reste des milliers d'épreuves amoureusement tirées, d'artistes nombreux qui tous témoignent de sa grande compétence. Comme on dit aujourd'hui d'une eau-forte qu'elle fut « tirée par Delâtre », on dira de ses lithographies, parmi les dernières peut-être qui seront tirées sur pierre, qu'elles furent « tirées par Valdelièvre ». On en reconnaîtra la transparence et la densité, la finesse et la robustesse. Dans son œuvre comme dans sa vie, Luc Valdelièvre n'aura fait que de « la belle ouvrage ».

Michel Melot, ancien directeur du département des estampes de la Bibliothèque nationale de France.

 

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